Il y a vingt-sept ans tombait le Mur de Berlin, entraînant dans sa chute celle du bloc communiste. Le 9 novembre 1989 annonçait ainsi le retour de la liberté dans une Europe divisée et meurtrie. Nombreuses furent les réactions spontanées, en Allemagne et ailleurs, pour célébrer cet événement majeur. Parmi ces célébrations, le Raid Liberté, en 1992, aurait sans doute remporté le prix de l’originalité. L’idée, née de l’esprit du journaliste automobile Dominique Pascal, consistait à tracer les sept lettres du mot « liberté » sur près de 8 000 kilomètres, de Paris à Saint Pétersbourg :

Itinéraire Raid Liberté

Itinéraire Raid Liberté

Pour établir ce record, il manquait à Dominique Pascal l’essentiel : un stylo. Grand amateur d’Alpine, il se tourna naturellement vers Norbert Guillo, directeur du Centre Technique Alpine-Renault. Immédiatement conquis par ce projet, Guillo décida de sponsoriser l’expédition et de fournir à Dominique Pascal une Alpine A610 spécialement préparée.

Présentée en mars 1991, la petite dernière de la famille Alpine se voulait une version améliorée de la très controversée Alpine GTA. Toujours propulsée par le V6 PRV, mais développant cette fois 250 ch grâce à une cylindrée augmentée à 3.0 litres et une suralimentation revue, l’A610 pouvait désormais se vanter d’offrir des performances similaires aux Porsche Carrera 2 et Lotus Esprit. Adoptant un style plus distingué que sa devancière et offrant un large catalogue d’équipements, l’A610 visait le haut de gamme. Pour s’offrir celle qui restera la plus performante des voitures françaises de production, il fallait alors débourser pas moins de 395 000 francs…

Alpine A610

L’Alpine A610 de l’expédition fut préparée en quelques mois par le Centre Technique Alpine. Sa carrosserie, comme son habitacle, fut décorée aux couleurs des pays traversés. Idée audacieuse, mais réalisation pour le moins atypique, si ce n’est hasardeuse… Avec sa proue et ses flancs orange, sa poupe turquoise, son capot et ses jantes bleu clair, son toit jaune et ses rétroviseurs fuchsia, l’Alpine avait de quoi surprendre. À projet original, style original…

Côté mécanique, le Centre Technique prépara le moteur aux conditions du raid et rehaussa l’Alpine de 5 centimètres, afin de braver les routes en terre et potentiellement enneigées de l’Europe de l’Est. Nombreuses pièces de rechange furent également emportées dans le véhicule d’assistance, une Jeep Cherokee conduite par Pascal Germain et Gilbert Potiron, mécanicien de l’expédition.

Le départ fut donné à Paris le 16 octobre 1992, au pied de la Statue de la Liberté, Pont de Grenelle. Dominique Pascal, accompagné du photographe Christian Bedeï, pouvait alors commencer à « écrire », d’Ouest en Est, le mot de Paul Eluard. Pour tracer le « l », il fallait rejoindre Arnhem, aux Pays-Bas, avant de redescendre vers Metz en passant par Bruxelles, puis entamer le « i », dont le point fut tracé au Nord de Francfort autour d’un rond-point idéalement positionné. L’écriture du « b » emmena Dominique Pascal à Nuremberg, puis à Berlin, qui devait impérativement figurer sur l’itinéraire. Après un passage par Prague, le « e » et le « r » furent tracés en Pologne, et les deux dernières lettres – accent aigu compris – sur les routes enneigées des pays Baltes. Le 27 octobre, soit onze jours après le départ, la petite Alpine atteignait enfin Saint Pétersbourg, point final de l’expédition.

L’écriture complète du mot totalisa 7 579 kilomètres, avalés en 114 heures de route, soit une moyenne de 67km/h. Un chiffre qui peut sembler faible, mais que Dominique Pascal justifia par les fréquents contrôles de police (parfois, il le reconnut, pour excès de vitesse) et les nombreux passages de frontières. La voiture, pourtant sollicitée des heures sous des conditions météorologiques difficiles, fut à la hauteur de l’événement, et n’exigea l’intervention du véhicule d’assistance que deux fois, lorsqu’elle creva juste devant la Porte de Brandebourg, à Berlin, puis lorsque son système de suralimentation dut être adapté à la piètre qualité du carburant lituanien. « Un vrai voyage d’agrément », conclut Dominique Pascal.

Alpine A610 Raid Liberté

On pourra regretter que cet exploit n’ait pas eu davantage de retentissement médiatique. L’originalité de l’idée, le record que représente l’écriture d’un mot sur plusieurs milliers de kilomètres, ou encore l’image d’une Alpine multicolore filant à travers la tristesse des villes soviétiques auraient sûrement mérité que l’on se souvienne davantage du Raid Liberté. Renault, de son côté, aurait pu s’en servir pour vanter la robustesse de celle qui restera la dernière création du petit constructeur dieppois. Mais tel fut le triste destin de l’Alpine A610 qui, malgré son potentiel, ne sut jamais faire assez parler d’elle…

 

Nos remerciements à Thierry Falsetti pour son aide.